À la crèche, en salle de pause, une collègue m’a raconté un jour ce qu’elle appelait « Boutellis ». Certaines nuits, elle se réveillait les yeux ouverts, incapable de bouger, avec l’impression qu’un poids lui écrasait la poitrine et que quelqu’un se tenait près du lit. Sa grand-mère lui avait expliqué que c’était un djinn. Elle en était arrivée à redouter le moment de s’endormir.
Ce jour-là, je n’ai pas su quoi lui répondre. Depuis, j’ai lu ce que disent les textes, ce qu’en disent les savants et ce qu’en dit la médecine du sommeil. Je ne suis ni théologienne ni médecin. Voici simplement ce qui est établi sur la paralysie du sommeil en islam, appelée Al-Jathoum en arabe, et ce qui relève de la croyance populaire.

Que dit l'islam sur la paralysie du sommeil ?
Ni le Coran ni les hadiths ne décrivent la paralysie du sommeil, appelée Al-Jathoum. Interrogé sur le sujet, le cheikh Ibn Baz a répondu ne rien en savoir de clair, et a conseillé les invocations du coucher. La médecine l'explique bien : l'esprit se réveille avant les muscles.
- Fréquence : environ 8 % des gens au moins une fois dans leur vie, près de 3 étudiants sur 10
- Djinns, sorcellerie : une croyance répandue, qu'aucun texte n'établit
- Protection : Ayat al-Kursi, les trois dernières sourates, l'invocation du coucher
- Position : le côté droit est celui de la Sunna, le dos est la position la plus citée lors des épisodes
- Consulter : si les épisodes se répètent ou s'accompagnent de somnolence dans la journée
Sources : fatwa du cheikh Ibn Baz, Sharpless et Barber (Sleep Medicine Reviews, 2011)
Repérez votre situation : ouvrez celle qui vous ressemble, elle vous dit où aller dans l'article.
C'est arrivé une fois, après une nuit trop courte
C'est le cas le plus fréquent. Le manque de sommeil est le premier déclencheur connu. Un épisode isolé ne dit rien de grave, ni sur votre santé ni sur votre foi.
J'ai senti une présence, ou qu'on me touchait
C'est l'une des sensations les plus décrites, dans toutes les cultures. La section sur les djinns explique d'où elle vient, et ce que les textes en disent vraiment.
Mon entourage parle de sorcellerie
Lisez la section consacrée à la sorcellerie avant de vous inquiéter, et surtout avant de payer qui que ce soit pour une « protection ».
Ça revient plusieurs fois par mois
Commencez par votre médecin traitant, notez vos épisodes, et gardez vos invocations du soir. La dernière section vous dit dans quel ordre faire les choses.
Table des matières
ToggleQu'est-ce que la paralysie du sommeil et quels sont ses symptômes ?
La paralysie du sommeil survient au moment de s’endormir ou, plus souvent, au réveil. L’esprit est conscient, mais le corps ne répond pas : impossible de bouger, de parler, parfois même d’ouvrir complètement les yeux. L’épisode dure de quelques secondes à quelques minutes, même s’il paraît interminable.
Les symptômes les plus décrits sont une sensation de poids ou d’oppression sur la poitrine, l’impression d’étouffer, et des hallucinations : une silhouette dans la pièce, des voix, des pas, la sensation qu’on vous touche ou qu’on s’assoit sur le lit. Tout cela s’accompagne souvent d’une peur très intense.
L’explication tient au sommeil paradoxal, la phase des rêves. Pendant cette phase, le cerveau coupe la commande des muscles pour que nous ne bougions pas en rêvant. Au réveil, cette coupure dure parfois quelques instants de trop, alors que la conscience est déjà revenue et que les images du rêve continuent. D’où la présence, les bruits, le poids. La respiration, elle, continue normalement : c’est le contrôle volontaire des muscles de la poitrine qui manque, ce qui donne cette impression d’étouffer.
C’est fréquent. Une revue de 35 études portant sur plus de 36 000 personnes estime que 7,6 % de la population générale a vécu au moins un épisode, et 28 % des étudiants. Le manque de sommeil, les horaires décalés, le stress et le fait de dormir sur le dos sont les déclencheurs les plus souvent retrouvés.
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Boutellis, Boughattat, Al-Jathoum : un même phénomène, plusieurs noms
Chaque culture a donné un nom, et souvent un visage, à cette expérience. En arabe classique, on parle d’Al-Jathoum (الجاثوم), un mot formé sur une racine qui évoque le fait de s’accroupir et de peser sur quelque chose. Au Maroc, on entend Boughattat, « celui qui te couvre ». En Algérie, beaucoup de familles parlent de Boutellis.
| Nom | Où, et ce qu’il évoque |
|---|---|
| Al-Jathoum | Arabe classique : ce qui s’accroupit et pèse sur le dormeur |
| Boughattat | Maroc : « celui qui te couvre » |
| Boutellis | Algérie : l’un des noms de ce visiteur de la nuit |
| Karabasan | Turquie : « celui qui presse dans le noir » |
| Cauchemar | France : à l’origine, le « fantôme qui presse » le dormeur |
Le dernier nom m’a surprise. Le mot français « cauchemar » vient de « caucher », presser, et de « mare », un fantôme de la nuit. Nos ancêtres décrivaient donc exactement la même chose que les grands-mères du Maghreb. Le même poids sur la poitrine, la même présence, racontés sur plusieurs continents : c’est justement ce qui a mis les chercheurs sur la piste d’un mécanisme commun, lié au sommeil lui-même.
Que dit réellement l'Islam sur Al-Jathoum (la paralysie du sommeil) ?
Le point de départ est simple : ni le Coran ni la Sunna authentique ne décrivent la paralysie du sommeil. On ne trouve pas de texte qui parle d’Al-Jathoum. Le mot appartient à la langue, pas à la révélation.
La réponse du cheikh Ibn Baz est, à mes yeux, la plus précieuse sur le sujet. On lui a demandé si le jathoum était une maladie du corps, un trouble psychologique ou l’œuvre des djinns. Il a répondu qu’il n’en savait rien de clair, et il a conseillé de s’en tenir aux invocations prescrites au moment du coucher. Sa fatwa est toujours en ligne sur son site officiel, en arabe.
Cette réponse a de la valeur justement parce qu’elle ne tranche pas. Elle suit un principe que le Coran pose lui-même : « Ne poursuis pas ce dont tu n’as aucune connaissance » (sourate Al-Isra, verset 36). Un savant de cette stature qui dit « je ne sais pas », c’est une invitation à se méfier de ceux qui, eux, affirment tout savoir.
Ce que l’islam enseigne clairement, c’est l’existence du monde invisible, djinns compris. Mais croire à l’invisible ne revient pas à lui attribuer chaque événement de la nuit. Les deux lectures, naturelle et spirituelle, peuvent coexister sans que l’une efface l’autre.
Mon conseil : ne vous sentez pas obligé de choisir entre la foi et la médecine. Les invocations du soir ne coûtent rien et apaisent. Une nuit de sommeil suffisante fait reculer les épisodes. Beaucoup de familles que je croise à la crèche vivent très bien avec ces deux réponses à la fois.
La paralysie du sommeil est-elle causée par les djinns ?
L’idée est très répandue dans les pays musulmans, et on comprend pourquoi. Une présence dans la chambre, un poids sur la poitrine, une voix, une silhouette : les symptômes ressemblent trait pour trait à ce que l’imaginaire collectif prête aux djinns.
Une étude publiée en 2014 dans la revue Transcultural Psychiatry a comparé des personnes ayant vécu une paralysie du sommeil au Caire et à Copenhague. Au Caire, près de la moitié des participants issus de la population générale attribuaient leurs épisodes aux djinns. Et chez les Égyptiens, les épisodes étaient trois fois plus fréquents qu’au Danemark, la paralysie durait plus longtemps, et la peur d’en mourir était bien plus présente.
Ma lecture de ce résultat, et je précise que c’est la mienne : la croyance ne provoque pas la paralysie, mais la peur qu’elle entretient semble l’aggraver. Un épisode vécu dans la panique paraît plus long. Et la peur de s’endormir abîme les nuits suivantes, ce qui favorise de nouveaux épisodes.
Sur le plan religieux, la position reste nuancée. Le Coran parle des djinns, une sourate entière porte leur nom. Mais affirmer qu’ils sont la cause de la paralysie du sommeil demanderait un texte clair, ou un accord des savants. Ni l’un ni l’autre n’existe. À l’inverse, les causes naturelles sont bien documentées et suffisent à expliquer l’immense majorité des cas.
| Question | Ce que dit la médecine | Ce que dit la tradition |
|---|---|---|
| D'où ça vient ? | L'esprit se réveille avant les muscles, en sortie de rêve | Aucun texte ne l'explique |
| La présence, le poids | Images et sensations du rêve qui continuent quelques instants | Souvent attribués aux djinns, sans texte qui l'établisse |
| Est-ce grave ? | Non, c'est bénin, mais pénible quand ça se répète | Ce n'est ni une faute ni un signe de faiblesse de la foi |
| Que faire ? | Dormir assez, à heures régulières, et consulter si c'est fréquent | Invocations du coucher, Ayat al-Kursi, les trois dernières sourates |
Paralysie du sommeil et sorcellerie : faut-il s'inquiéter ?
C’est souvent la question qui vient juste après, et celle qui fait le plus peur. La sorcellerie est mentionnée dans le Coran (sourate Al-Baqara, verset 102), et la croyance en ses effets fait partie de la tradition musulmane. Il ne s’agit pas de la balayer d’un revers de main.
Mais aucun texte ne relie la sorcellerie à la paralysie du sommeil. Et les épisodes suivent des règles très terre à terre : ils arrivent plus souvent après une nuit trop courte, une période de stress, un décalage horaire ou un travail de nuit, ou quand on dort sur le dos. Une « attaque » qui choisit précisément les nuits de fatigue ressemble beaucoup à un trouble du sommeil.
Le vrai danger, à mon sens, est ailleurs : certaines personnes font commerce de cette peur. Méfiez-vous de quiconque vous annonce une sorcellerie sans vous connaître, réclame de l’argent pour la « défaire », vous vend des objets de protection, ou vous demande d’arrêter un traitement médical.
Si l’inquiétude est là, parlez-en à l’imam de votre mosquée et à votre médecin. Les deux démarches ne s’excluent pas, et aucune des deux ne vous coûtera votre tranquillité.
Comment se protéger de la paralysie du sommeil selon l'Islam ?
Que l’on y voie un phénomène naturel ou autre chose, la tradition prophétique propose un rituel du coucher très complet. Le voici, avec ses références, pour que vous sachiez d’où vient chaque geste.
Les invocations du coucher
Ayat al-Kursi (sourate Al-Baqara, verset 255). D’après un hadith rapporté par al-Bukhari (n° 2311), celui qui la récite en se couchant reste sous la garde d’Allah jusqu’au matin, sans qu’aucun démon ne l’approche.
Les trois dernières sourates. Aïcha rapporte que chaque soir, le Prophète ﷺ joignait les mains, soufflait dedans en récitant les sourates Al-Ikhlas, Al-Falaq et An-Nas, puis les passait sur tout le corps qu’il pouvait atteindre, en commençant par la tête et le visage. Il répétait ce geste trois fois (al-Bukhari, n° 5017).
L’invocation au moment de s’allonger : « Bismika Allahoumma amoutou wa ahya », « C’est en Ton nom, ô Allah, que je meurs et que je vis » (al-Bukhari). Elle confie la nuit à Allah, ce qui est aussi une manière très concrète de lâcher prise.
Les ablutions et le côté droit. Le Prophète ﷺ a recommandé de faire ses ablutions avant de dormir, puis de s’allonger sur le côté droit (hadith d’al-Bara’ ibn ‘Azib, al-Bukhari, n° 247). Pour quelqu’un qui fait des paralysies du sommeil, c’est un détail qui compte : le dos est la position la plus souvent citée lors des épisodes.
Après un mauvais rêve
La Sunna recommande, après un rêve désagréable, de chercher refuge auprès d’Allah contre ce qu’on a vu, de cracher légèrement à sa gauche trois fois et de changer de côté (Muslim). J’ai développé ce que la tradition islamique dit des rêves dans un autre article, si le sujet vous intéresse.
Pendant l’épisode
Le réflexe est de lutter de toutes ses forces, et c’est justement ce qui fait monter la panique. Le psychologue Baland Jalal, qui étudie la paralysie du sommeil, propose l'inverse : se rappeler que c’est bénin et que ça va passer, prendre de la distance avec la peur, fixer son attention sur un point intérieur, et relâcher les muscles au lieu de forcer. Beaucoup de musulmans récitent intérieurement Ayat al-Kursi ou « A’oudhou billahi mina ch-chaytani r-rajim ». C’est exactement ce point d’attention qui aide à retrouver le calme.
Le reste de la journée
Les invocations protègent la nuit, l’hygiène du sommeil la prépare. Des horaires réguliers, sept à neuf heures de sommeil, les écrans coupés avant le coucher et pas de café l’après-midi réduisent nettement les épisodes chez beaucoup de gens. Dans tous les cas, vous êtes gagnant.
Mon conseil : tenez un petit carnet pendant un mois. Pour chaque épisode, notez l'heure, la durée de la nuit précédente, la position dans laquelle vous dormiez et votre niveau de stress. Chez beaucoup de gens, le lien avec les nuits courtes saute aux yeux en quelques semaines. Et ce carnet sera précieux si vous consultez.
Médecin, imam ou raqi : qui voir, et dans quel ordre ?
Une paralysie du sommeil isolée n’a rien d’une maladie. Consultez d’abord votre médecin traitant si les épisodes deviennent fréquents, s’ils vous font redouter l’heure du coucher, ou s’ils s’accompagnent d’une grosse somnolence dans la journée, d’endormissements impossibles à retenir ou de jambes qui lâchent quand vous riez. Ce dernier trio peut faire penser à une narcolepsie, qui se diagnostique et se traite. Elle fait partie des troubles du sommeil que je présente ailleurs, avec le parcours pour obtenir un diagnostic.
Si vous souhaitez aussi un accompagnement religieux, par un imam ou un raqi, la personne qui pratique la roqya, tournez-vous vers quelqu’un de connu dans votre communauté, qui s’appuie sur le Coran et la Sunna, et qui ne fait pas de votre peur un commerce. Rien ne vous empêche non plus de réciter vous-même les sourates et les invocations : c’est ce que recommandait déjà Ibn Baz.
Ma collègue de la crèche a fini par mieux dormir le jour où elle a compris ce qui lui arrivait. Elle s’est remise à se coucher plus tôt, elle récite toujours Ayat al-Kursi le soir, et elle ne redoute plus de s’endormir. Au fond, les textes et la médecine lui disaient la même chose : pas de panique.
Vos questions sur la paralysie du sommeil en islam
La paralysie du sommeil est-elle un péché en islam ?
Non. C'est un phénomène que l'on subit, pas un acte, et l'islam ne tient personne pour responsable de ce qui échappe à sa volonté. Ce n'est pas non plus le signe d'une foi faible : des croyants très pratiquants la connaissent aussi.
Pourquoi ai-je l'impression qu'on me touche ou qu'une présence est dans la chambre ?
C'est l'une des sensations les plus décrites, dans toutes les cultures. Le cerveau, encore en partie dans le rêve, produit des perceptions (une présence, un contact, un poids) alors que vous êtes conscient. Certains y voient l'invisible, mais aucun texte ne l'établit.
Se réveiller en sursaut en s'endormant, est-ce la même chose ?
Non. La secousse qui vous réveille au moment de vous endormir, parfois avec une sensation de chute dans le vide, s'appelle une secousse hypnique. Elle est très fréquente et sans gravité. Pendant une paralysie du sommeil, c'est l'inverse : on est incapable de bouger.
Que veut dire Al-Jathoum en arabe ?
Al-Jathoum (الجاثوم) vient d'une racine qui évoque le fait de s'accroupir et de peser sur quelque chose : l'image d'une présence assise sur la poitrine du dormeur. C'est un mot de la langue arabe, qu'on ne trouve ni dans le Coran ni dans les hadiths.
Faut-il consulter un médecin ou un raqi ?
Le médecin d'abord, pour écarter une cause médicale, surtout si les épisodes sont fréquents ou s'accompagnent de somnolence dans la journée. Un accompagnement religieux peut venir en complément, auprès d'une personne connue qui ne fait pas commerce de votre peur. Vous pouvez aussi réciter vous-même les invocations du coucher.
Dormir sur le dos favorise-t-il la paralysie du sommeil ?
Le dos est la position la plus souvent citée par les personnes qui font des épisodes. Dormir sur le côté est donc un conseil simple à essayer. Le côté droit est aussi celui que recommande la Sunna.
Un enfant peut-il faire une paralysie du sommeil ?
C'est possible, mais les premiers épisodes apparaissent le plus souvent à l'adolescence ou chez le jeune adulte. Chez le petit enfant, les réveils terrifiés sont bien plus souvent des terreurs nocturnes, où l'enfant crie et s'agite sans être vraiment réveillé. Si votre enfant décrit des épisodes répétés, parlez-en à son pédiatre.
